Monnaie hélicoptère : définition, enjeux économiques et conséquences possibles pour les épargnants

Georges

Monnaie hélicoptère : de quoi parle-t-on exactement ?

Imaginez la scène : la Banque centrale qui survole le pays en hélicoptère et jette des billets par la fenêtre. Tout le monde ramasse de l’argent, sans condition, sans contrepartie, sans avoir à le rembourser.

Évidemment, dans la vraie vie, aucun banquier central ne va monter dans un hélicoptère avec des palettes de billets. Mais l’image est restée : on parle de monnaie hélicoptère pour désigner une création monétaire directe, distribuée aux ménages, sans passer par les circuits habituels (banques, marchés financiers, dette publique classique).

Le terme a été popularisé par l’économiste Milton Friedman dans les années 60, puis repris plus récemment dans les débats après la crise de 2008, puis pendant le Covid. L’idée est simple : en cas de crise grave, plutôt que de stimuler l’économie en arrosant les banques et les marchés, on donne de l’argent directement aux gens pour relancer la consommation.

Dit autrement : au lieu de remplir le réservoir du château d’eau en espérant que l’eau finira par couler jusqu’aux robinets des ménages, on ouvre directement le robinet de la cuisine.

Monnaie hélicoptère, plan de relance, « QE »… quelles différences ?

Dans les médias, tout est souvent mis dans le même sac. Pourtant, entre la monnaie hélicoptère, les plans de relance budgétaires et le « quantitative easing » (QE), il y a des nuances importantes. Pour bien comprendre les enjeux pour vos placements, il faut distinguer les mécanismes.

1. Le plan de relance classique

Un État veut soutenir l’économie. Il :

  • dépense plus (aides aux entreprises, investissements, subventions, etc.) ;
  • ou baisse les impôts pour laisser plus de pouvoir d’achat aux ménages ;
  • et finance le tout en s’endettant sur les marchés.

La Banque centrale n’intervient pas directement auprès des ménages. Elle peut racheter de la dette ensuite, mais le canal reste budgétaire et passe par l’État.

2. Le « quantitative easing » (QE)

Le QE, c’est quand une Banque centrale rachète massivement des obligations (surtout des dettes d’État, parfois des obligations d’entreprises) sur les marchés, avec de la monnaie qu’elle crée. L’objectif :

  • faire baisser les taux d’intérêt ;
  • flécher le crédit vers l’économie ;
  • et éviter la déflation.

L’argent est créé, mais il est d’abord injecté dans le système financier. On espère ensuite que les banques prêteront plus, que les entreprises investiront, etc. C’est un arrosage par le haut.

3. La monnaie hélicoptère

Ici, la Banque centrale crée de la monnaie et la distribue :

  • directement aux ménages (par exemple un virement de 1 000 € à chaque résident) ; ou
  • via l’État qui verse un chèque financé par la Banque centrale, sans dette à rembourser.

La différence essentielle : il n’y a pas de contrepartie sous forme de dette. C’est de la création monétaire « pure » qui arrive directement dans l’économie réelle.

Pour résumer : le QE, c’est « on aide d’abord les marchés, ça finira bien par ruisseler ». La monnaie hélicoptère, c’est « on aide directement les gens, on verra ensuite la réaction des marchés ».

Pourquoi les économistes s’y intéressent-ils autant ?

On ne sort pas l’hélicoptère pour un simple coup de vent. La monnaie hélicoptère n’apparaît dans les débats que dans des cas très particuliers :

  • croissance durablement faible ;
  • inflation très basse, voire déflation ;
  • taux d’intérêt déjà proches de 0 % (ou négatifs) ;
  • politiques classiques (budgétaires ou monétaires) qui ne suffisent plus.

Autrement dit, quand tous les outils traditionnels semblent avoir atteint leurs limites, certains proposent : « Puisqu’injecter de l’argent dans les marchés ne suffit pas, injectons directement dans le porte-monnaie des gens ».

Un exemple concret : la crise du Covid. Beaucoup de pays ont déjà fait quelque chose qui ressemble fortement à de la monnaie hélicoptère :

  • chômeurs partiels indemnisés massivement ;
  • chèques envoyés aux ménages aux États-Unis ;
  • aides directes abondamment financées par des dettes rachetées ensuite par les Banques centrales.

On n’a pas toujours appelé ça « monnaie hélicoptère », parce que le sujet reste politiquement explosif, mais dans les faits, on s’en est parfois très approché.

Les avantages attendus de la monnaie hélicoptère

Sur le papier, la monnaie hélicoptère a plusieurs atouts qui séduisent certains économistes.

1. Un impact direct sur la demande

Lorsque vous recevez un virement de 500 ou 1 000 €, vous avez deux options : consommer ou épargner. Dans tous les cas, l’argent arrive dans l’économie réelle beaucoup plus vite qu’un plan de relance qui met des mois à être voté, mis en place, puis à se diffuser.

Pour un gouvernement ou une Banque centrale qui veut un effet rapide, c’est redoutablement efficace.

2. Moins de dépendance aux banques et aux marchés

Avec le QE, on suppose que les banques vont prêter et que les investisseurs vont investir. Mais si ces acteurs restent prudents ou ne trouvent pas de projets à financer, l’argent reste coincé dans la sphère financière.

Avec la monnaie hélicoptère, on court-circuite ce problème : les ménages reçoivent l’argent que, pour simplifier, les marchés n’ont pas voulu faire circuler.

3. Un outil anti-déflation radical

En période de déflation (baisse des prix), les ménages reportent leurs achats : « pourquoi acheter aujourd’hui ce qui sera moins cher demain ? ». Injecter directement de l’argent dans les poches des consommateurs peut casser ce cercle vicieux en recréant une envie de dépenser.

Les risques macroéconomiques : inflation, crédibilité, dépendance

Évidemment, si la monnaie hélicoptère était aussi magique, tout le monde l’utiliserait tout le temps. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’elle comporte des risques majeurs.

1. Le risque d’inflation incontrôlée

Ajouter de la monnaie dans l’économie sans contrepartie réelle (production, investissement) peut, à terme, faire monter les prix. Tant qu’on est en sous-inflation ou proche de la déflation, c’est acceptable, voire recherché. Mais si on pousse trop loin, on peut :

  • déraper vers une inflation forte ;
  • ou, dans les pires scénarios, vers une perte de confiance dans la monnaie.

Pour l’épargnant, ce point est capital : une inflation plus forte érode la valeur réelle de votre capital, surtout si celui-ci dort sur des produits faiblement rémunérés (fonds euros classique, comptes à vue, livrets peu généreux).

2. La crédibilité des Banques centrales

Les Banques centrales ont passé des décennies à construire une image de sérieux : indépendance politique, prudence, lutte contre l’inflation. Passer à la monnaie hélicoptère, c’est un peu comme si votre médecin vous disait : « j’ai toujours interdit le fast-food, mais aujourd’hui on va commencer par un double menu XXL ».

Si les marchés ont le sentiment que la Banque centrale devient un simple guichet de financement des États ou une machine à cadeaux permanents pour les électeurs, la confiance peut se fissurer, avec à la clé :

  • hausse des taux d’intérêt ;
  • fuite vers d’autres monnaies ou vers des actifs considérés comme refuges (or, immobilier, etc.).

3. Le risque de dépendance politique

Une fois que les citoyens ont goûté aux chèques distribués par la Banque centrale, il devient politiquement très difficile de revenir en arrière. Qui aura envie de faire campagne en disant : « Votez pour moi, j’arrête l’hélicoptère » ?

On peut alors glisser vers une situation où la création monétaire n’est plus un outil exceptionnel de gestion de crise, mais une sorte de revenu politique permanent. Et là, pour les épargnants, l’histoire a rarement été heureuse.

Monnaie hélicoptère : quelles conséquences pour les épargnants ?

Venons-en à ce qui vous intéresse probablement le plus : que se passe-t-il pour votre épargne, votre assurance-vie, vos placements si un pays a recours à la monnaie hélicoptère ?

1. Le pouvoir d’achat de votre épargne de précaution

Si la monnaie hélicoptère génère (comme c’est souvent l’objectif) une inflation plus forte, vos liquidités non rémunérées ou faiblement rémunérées seront les premières victimes :

  • compte courant ;
  • livrets peu rémunérateurs ;
  • fonds euros à rendement inférieur à l’inflation.

Concrètement, recevoir 1 000 € de « chèque hélicoptère » aujourd’hui, mais perdre 10 % de pouvoir d’achat réel sur votre épargne de 30 000 € dans les années suivantes, cela peut vite ressembler à un marché de dupes.

2. Les placements obligataires et fonds en euros

Les fonds en euros des assurances-vie sont principalement investis en obligations. Or, les politiques monétaires non conventionnelles (QE, hélicoptère ou cousine germaine) ont tendance à :

  • faire baisser les taux d’intérêt nominaux (au moins dans un premier temps) ;
  • mais augmenter le risque de retour à la hausse des taux si l’inflation dérape.

Deux scénarios peuvent alors se présenter pour l’épargnant en assurance-vie :

  • Rendement réel négatif : votre fonds en euros affiche 2 %, l’inflation est à 4 %, vous perdez du pouvoir d’achat malgré un rendement « correct » en apparence.
  • Volatilité sur les obligations : si les taux remontent brutalement après une phase de monnaie hélicoptère, la valeur des anciennes obligations baisse, ce qui peut peser sur les rendements futurs des fonds en euros.

3. Les actions et l’immobilier

En général, lorsque beaucoup de monnaie est injectée dans l’économie, une partie finit sur :

  • les marchés actions ;
  • l’immobilier résidentiel et commercial ;
  • les actifs réels (or, matières premières, etc.).

Dans un contexte de monnaie hélicoptère, il est possible de voir :

  • une hausse des prix des actifs (actions, immobilier) alimentée par la liquidité abondante ;
  • des valorisations parfois déconnectées des fondamentaux ;
  • un risque de bulles financières ou immobilières.

Pour un investisseur diversifié, cela peut être une opportunité, à condition de garder la tête froide et de ne pas acheter n’importe quoi au plus haut simplement parce que « ça monte ».

4. L’assurance-vie : un outil à adapter plutôt qu’à abandonner

L’assurance-vie reste un outil de premier plan, y compris dans un monde où la monnaie hélicoptère ferait parler d’elle :

  • cadre fiscal avantageux sur le long terme ;
  • souplesse des arbitrages entre fonds euros et unités de compte ;
  • transmission facilitée via la clause bénéficiaire.

En revanche, sa gestion doit être adaptée :

  • limiter l’excès de fonds en euros si l’inflation devient durablement plus forte ;
  • utiliser les unités de compte pour s’exposer à des actifs réels (immobilier via SCPI/OPCI, actions d’entreprises solides, etc.) ;
  • diversifier les contrats et les assureurs pour réduire le risque spécifique.

Faut-il avoir peur de la monnaie hélicoptère pour son patrimoine ?

La peur n’est jamais un bon conseiller, mais l’aveuglement non plus. La monnaie hélicoptère est un scénario possible, surtout en cas :

  • de nouvelle crise majeure ;
  • de stagnation économique prolongée ;
  • ou de pression politique pour « aider directement les ménages ».

En tant qu’épargnant, il est utile de garder quelques réflexes en tête, que l’hélicoptère décolle un jour ou non.

1. Ne pas tout laisser dormir en cash

Avoir une épargne de précaution, oui. Laisser des montants importants sur des supports à 0 % dans un monde potentiellement plus inflationniste, beaucoup moins. Une poche de liquidités suffisante pour les imprévus, le reste doit travailler.

2. Diversifier les sources de rendement

Dans un environnement de création monétaire abondante, il est sain de diversifier :

  • assurance-vie (fonds euros + unités de compte) ;
  • PEA pour les actions européennes ;
  • immobilier (en direct ou via des supports collectifs) ;
  • éventuellement une petite poche d’actifs refuge pour ceux qui le souhaitent (or, par exemple).

3. Raisonner en termes de pouvoir d’achat, pas seulement de rendement nominal

Un rendement de 3 % avec 1 % d’inflation, ce n’est pas la même chose qu’un rendement de 3 % avec 5 % d’inflation. Ce qui compte, c’est votre rendement réel, c’est-à-dire le rendement diminué de l’inflation.

Si la monnaie hélicoptère devait devenir réalité, surveiller l’inflation deviendrait aussi important que suivre le rendement de votre fonds en euros.

4. Garder un œil sur les signaux politiques et monétaires

Les grandes orientations (QE, monnaies numériques de Banque centrale, débats sur le revenu universel, etc.) ne sont pas des sujets abstraits réservés aux banquiers centraux. Elles préparent le terrain pour d’éventuelles mesures de type monnaie hélicoptère.

Vous n’avez pas besoin de lire tous les rapports de la BCE pour autant, mais :

  • jeter un œil aux annonces de politique monétaire ;
  • suivre l’évolution de l’inflation, des taux longs, de la dette publique ;
  • lire de temps en temps des analyses pédagogiques (vous êtes au bon endroit pour ça).

En résumé : hélicoptère en vue, mais ceinture attachée

La monnaie hélicoptère n’est pas une fantaisie de théoricien. C’est une vraie option de politique économique, sérieusement discutée dans les milieux monétaires, qui pourrait être utilisée en cas de nouvelle crise majeure ou de blocage prolongé de l’économie.

Pour les épargnants, elle n’est ni une bénédiction automatique (« super, de l’argent gratuit ! »), ni forcément un cataclysme. Comme souvent en finance, tout dépend de la façon dont la mesure est utilisée, de sa durée, de l’encadrement et des réactions des acteurs économiques.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que dans un monde où la création monétaire devient de plus en plus généreuse et inventive, la stratégie de « tout sur le compte courant et un vieux contrat d’assurance-vie oublié dans un tiroir » devient de plus en plus fragile.

Une allocation réfléchie, diversifiée, avec un œil attentif sur l’inflation et les grandes orientations monétaires, reste votre meilleur parapluie… même en cas de pluie de billets tombés de l’hélicoptère.

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